Design thinking et appropriation locale : une autre manière de concevoir les projets de développement en Afrique

Design thinking et appropriation locale des projets de développement en Afrique

Au cours des dernières décennies, des milliards de dollars ont été investis dans des projets de développement à travers l’Afrique. Ces initiatives couvrent des domaines aussi variés que l’éducation, la santé, l’agriculture, l’innovation technologique ou encore la gouvernance locale. Pourtant, un constat revient régulièrement dans les évaluations de programmes. De nombreux projets produisent des résultats limités dans le temps ou peinent à maintenir leurs effets une fois l’appui extérieur terminé.

Cette situation ne signifie pas nécessairement que les projets sont mal conçus sur le plan technique ou qu’ils manquent de ressources. Elle révèle souvent un décalage entre les solutions proposées et les réalités vécues par les acteurs locaux. Dans de nombreux contextes, les projets sont élaborés selon des logiques institutionnelles, méthodologiques ou financières définies en amont, parfois loin des territoires dans lesquels ils seront mis en œuvre. Les bénéficiaires sont alors impliqués tardivement dans le processus, généralement au moment de la mise en œuvre plutôt que lors de la définition des problèmes ou de la conception des solutions.

La question de l’appropriation locale des projets de développement s’est ainsi progressivement imposée comme un enjeu important dans les débats sur l’efficacité de l’aide et la durabilité des interventions. L’idée est simple en apparence, mais exigeante dans la pratique. Un projet ne peut produire des effets durables que s’il est compris, accepté, adapté et porté par les acteurs locaux eux-mêmes. Autrement dit, il ne suffit pas de livrer une solution à une communauté ; encore faut-il que celle-ci se reconnaisse dans le projet et dispose des moyens de le faire évoluer dans le temps.

De ce fait, les approches participatives et les méthodes centrées sur l’humain suscitent un intérêt croissant dans le domaine du développement international. Parmi elles, le design thinking propose une démarche fondée sur l’écoute des utilisateurs, la co-création des solutions et l’expérimentation progressive des innovations. Bien que largement utilisée dans les domaines de l’innovation et de l’entrepreneuriat, cette approche commence également à être mobilisée pour repenser la conception et la mise en œuvre des projets de développement.

C’est précisément cette question qui a guidé mon travail de recherche dans le cadre d’un Master 2 en management et évaluation de projets internationaux à l’Université Senghor d’Alexandrie. À partir de l’étude du projet AR Classroom, déployé au Bénin, j’ai analysé dans quelle mesure l’utilisation du design thinking pouvait contribuer à renforcer l’appropriation locale d’un projet de développement. Les résultats de cette recherche, ainsi que d’autres observations issues du terrain et de la littérature sur l’efficacité de l’aide, permettent de mettre en lumière :

la durabilité des projets dépend moins de la sophistication des solutions que de la manière dont elles sont construites avec les acteurs locaux.

Appropriation locale : de quoi parle-t-on vraiment ?

Dans le domaine du développement international, la notion d’appropriation locale est fréquemment évoquée dans les discours stratégiques, les documents de projet et les cadres d’évaluation. Elle figure également parmi les principes majeurs de l’efficacité de l’aide internationale depuis les années 2000. Pourtant, derrière ce consensus apparent, le concept reste souvent flou, parfois réduit à une simple participation des bénéficiaires ou à leur adhésion aux activités prévues.

En réalité, l’appropriation locale renvoie à une dynamique plus profonde. Elle implique que les acteurs concernés par un projet (institutions publiques, organisations locales, professionnels de terrain ou communautés bénéficiaires) participentactivement à :

  • la définition des problèmes ;
  • la conception des réponses ;
  • l’évolution des solutions mises en place.

Dans cette perspective, les populations locales ne sont plus considérées uniquement comme des bénéficiaires ou des utilisateurs finaux, mais comme des parties prenantes capables de contribuer à la construction du projet.

Dans de nombreux programmes de développement, la participation intervient principalement au moment de la mise en œuvre. Les communautés sont informées, consultées ou mobilisées pour appliquer des activités déjà définies. Si ces démarches peuvent améliorer la diffusion des projets, elles ne garantissent pas nécessairement leur appropriation. Lorsqu’un projet est conçu en amont sans réelle interaction avec les réalités locales, il peut répondre imparfaitement aux besoins du terrain, ou s’avérer difficile à maintenir une fois le soutien extérieur retiré.

L’appropriation locale suppose donc un changement de perspective dans la manière de concevoir les interventions de développement. Elle implique de reconnaître que les acteurs locaux disposent de connaissances précieuses sur leur environnement, leurs contraintes et leurs priorités. Plus concrètement, un projet approprié se reconnaît à plusieurs éléments :

  • les acteurs locaux comprennent les objectifs du projet et les considèrent comme pertinents pour leur contexte ;
  • ils participent aux décisions qui orientent les activités et peuvent adapter les solutions aux réalités du terrain ;
  • ils disposent des capacités (techniques, organisationnelles ou institutionnelles) nécessaires pour poursuivre les actions au-delà de l’intervention initiale.

Ainsi comprise, l’appropriation locale ne constitue pas seulement un principe normatif de la coopération internationale. Elle représente une condition essentielle de la durabilité des projets de développement.

Des contraintes techniques et institutionnelles sous-estimées

Les projets de développement introduisent généralement de nouvelles pratiques, technologies ou méthodes de travail. Si ces innovations peuvent apporter des améliorations importantes, leur adoption dépend fortement du contexte dans lequel elles sont déployées.

Dans certains cas, les infrastructures disponibles, les ressources matérielles ou les compétences techniques locales ne permettent pas d’utiliser les outils proposés de manière optimale. Les institutions locales peuvent également être confrontées à des contraintes organisationnelles ou administratives qui compliquent l’intégration des nouvelles pratiques dans leur fonctionnement quotidien.

L’expérience du projet AR Classroom au Bénin, étudiée dans le cadre de mon mémoire de Master illustre bien cela. Les ateliers et entretiens réalisés avec les enseignants et les apprenants ont notamment mis en évidence des difficultés liées à l’accès à Internet, à la disponibilité des équipements numériques et à la familiarité initiale avec certaines technologies pédagogiques. Ces éléments, s’ils ne sont pas pris en compte dans les phases de conception, peuvent fortement influencer la capacité des acteurs locaux à s’approprier une innovation.

Des logiques de financement qui privilégient parfois la rapidité

La manière dont les projets sont financés peut également influencer leur niveau d’appropriation. Les programmes de développement sont généralement soumis à des calendriers précis, à des objectifs mesurables et à des exigences de résultats à court ou moyen terme.

Ces contraintes sont compréhensibles dans un contexte où les bailleurs doivent rendre compte de l’utilisation des ressources mobilisées. Cependant, elles peuvent parfois limiter la possibilité de consacrer suffisamment de temps aux phases d’écoute, d’expérimentation ou d’adaptation progressive des projets.

Toutefois, l’appropriation locale nécessite souvent des processus plus itératifs : dialoguer avec les acteurs du terrain, tester certaines solutions à petite échelle, ajuster les approches en fonction des retours d’expérience. Lorsque les projets sont conçus et déployés dans des temporalités très serrées, ces étapes peuvent être réduites, au risque d’affaiblir l’ancrage local des initiatives.

Comment le design thinking peut renforcer l’appropriation locale des projets de développement ?

Le design thinking

Face aux limites observées dans certains projets de développement, les méthodes de co-création comme le design sont de plus en plus explorées dans les approches de conception et de mise en œuvre des interventions.

Initialement développée dans les secteurs du design et de l’entrepreneuriat, cette approche a progressivement été adoptée dans différents domaines, notamment dans l’innovation sociale et les politiques publiques. Son principe repose sur une idée simple : les solutions les plus pertinentes émergent lorsque les utilisateurs finaux sont pleinement intégrés au processus de conception.

Appliqué au domaine du développement international, le design thinking propose ainsi une manière différente d’aborder les projets. Plutôt que de partir directement d’une solution technique ou d’un modèle préétabli, cette démarche invite à explorer d’abord les besoins réels des acteurs concernés, à comprendre leurs usages et à co-construire les réponses avec eux.

Comprendre les besoins avant de concevoir les solutions

L’une des premières étapes du design thinking consiste à développer une compréhension du contexte et des utilisateurs. Cette phase, appelée phase d’empathie, repose sur :

  • des observations de terrain ;
  • des entretiens ;
  • des ateliers participatifs ;
  • ou encore des immersions dans les environnements où les solutions seront utilisées.

Dans les projets de développement, cette démarche permet de dépasser les diagnostics purement institutionnels pour accéder à une compréhension plus fine des réalités vécues par les acteurs locaux. Elle révèle souvent des besoins implicites, des contraintes organisationnelles ou des pratiques quotidiennes qui ne sont pas toujours visibles dans les analyses préliminaires.

En intégrant ces éléments dès la phase de conception, les projets peuvent être orientés vers des solutions plus réalistes et mieux adaptées aux conditions locales.

Co-concevoir les solutions avec les acteurs du terrain

Une autre caractéristique du design thinking réside dans l’importance accordée à la co-création. Les utilisateurs finaux, les institutions locales et les différents partenaires du projet sont invités à participer activement à la génération d’idées et à l’élaboration des solutions.

Cette dynamique collective transforme la relation traditionnelle entre concepteurs et bénéficiaires. Les acteurs locaux ne sont plus seulement consultés pour valider des orientations déjà définies. Ils contribuent directement à imaginer et à structurer les réponses aux problèmes identifiés.

Dans le contexte des projets de développement, cette démarche favorise la prise en compte des savoirs locaux et renforce la légitimité des solutions proposées. Elle crée également un espace de dialogue qui permet d’aligner les attentes des différents partenaires et d’identifier plus tôt les obstacles potentiels.

Expérimenter et ajuster les solutions de manière progressive

Contrairement aux approches de planification linéaires, le design thinking encourage l’expérimentation rapide des idées sous forme de prototypes. Ces prototypes peuvent prendre différentes formes :

  • maquettes ;
  • démonstrations simplifiées ;
  • simulations ;
  • versions pilotes d’un outil ou d’un service.

L’objectif n’est pas de produire immédiatement une solution définitive, mais de tester certaines hypothèses et de recueillir des retours d’expérience auprès des utilisateurs. Les solutions sont ensuite améliorées progressivementà partir de ces apprentissages.

Dans les projets de développement, cette logique d’expérimentation présente plusieurs avantages. Elle permet d’identifier rapidement les ajustements nécessaires avant un déploiement à plus grande échelle et de limiter les risques associés à l’introduction de nouvelles pratiques ou technologies. Elle contribue aussi à renforcer l’implication des acteurs locaux, qui deviennent des participants actifs du processus d’amélioration.

Favoriser l’adhésion par l’expérience

Enfin, le design thinking contribue à renforcer l’appropriation locale en transformant la manière dont les acteurs découvrent et adoptent les solutions proposées. Plutôt que de recevoir un outil ou une méthode finalisée, les utilisateurs participent directement à son évolution.

Cette implication contribue à une meilleure compréhension des objectifs du projet et des mécanismes qui le sous-tendent. Elle crée également un sentiment de contribution qui peut renforcer l’engagement des parties prenantesdans la durée.

Dans cette perspective, l’innovation ne réside pas uniquement dans les technologies ou les outils mobilisés, mais aussi dans la manière dont les solutions sont construites collectivement avec les acteurs du terrain.

Cas concret : l’expérience AR Classroom avec l’ONG GUERRA

Les principes évoqués jusqu’ici (écoute des acteurs locaux, co-construction des solutions et expérimentation progressive) prennent tout leur sens lorsqu’ils sont observés dans des situations concrètes de mise en œuvre. C’est précisément ce que j’ai cherché à analyser dans le cadre de mon mémoire de Master consacré à l’utilisation du design thinking pour renforcer l’appropriation locale d’un projet de développement.

L’étude a porté sur le projet AR Classroom, une initiative visant à développer des contenus pédagogiques en réalité augmentée pour soutenir l’apprentissage dans les domaines de l’éducation et de la formation en santé au Bénin. L’objectif du projet était notamment de faciliter la compréhension de certains contenus scientifiques grâce à des outils numériques interactifs, capables de rendre visibles des phénomènes ou des structures difficiles à observer dans les supports pédagogiques traditionnels.

Au-delà de l’innovation technologique elle-même, ce projet offrait un terrain intéressant pour analyser la manière dont les acteurs locaux (enseignants, apprenants et institutions de formation) pouvaient être impliqués dans la conception et l’adaptation des solutions proposées.

La collecte de données (besoins des utilisateurs)

La première phase du travail a consisté à explorer les pratiques pédagogiques existantes et les difficultés rencontrées par les utilisateurs potentiels de la solution. Des ateliers et entretiens ont été organisés avec des enseignants et des apprenants, notamment dans des établissements de formation situés à Parakou.

Ces échanges ont permis d’identifier plusieurs défis concrets dans l’enseignement de certaines disciplines scientifiques. Dans les cours de sciences de la vie et de la Terre ou dans la formation des professionnels de santé, certaines notions reposent sur la visualisation de structures biologiques complexes ou de processus difficiles à représenter de manière statique. Les supports pédagogiques disponibles ne permettent pas toujours d’illustrer clairement ces phénomènes, ce qui peut compliquer la compréhension des apprenants.

Les discussions menées avec les acteurs du terrain ont également mis en évidence des contraintes pratiques importantes, telles que :

  • l’accès limité à Internet ;
  • la disponibilité des équipements numériques ;
  • le niveau de familiarité des enseignants avec certains outils.

Ces éléments ont joué un rôle essentiel dans l’orientation du projet, en permettant d’identifier des besoins réels et des conditions d’utilisation qu’il était indispensable de prendre en compte dans la conception des solutions.

Co-construire les solutions avec les acteurs du terrain

Dans une logique inspirée du design thinking, la phase suivante a consisté à associer les parties prenantes locales à la réflexion sur les solutions possibles. Des ateliers de travail ont été organisés afin d’explorer différentes pistes d’innovation pédagogique et d’identifier les fonctionnalités les plus pertinentes pour les utilisateurs.

Cette démarche collective a permis de faire émerger plusieurs idées d’applications et de contenus pédagogiques utilisant la réalité augmentée. L’objectif n’était pas seulement de proposer un outil technologique innovant, mais de concevoir des ressources réellement utiles pour les enseignants et les apprenants dans leurs pratiques quotidiennes.

L’implication directe des utilisateurs dans cette phase de conception a également contribué à clarifier certaines attentes et à identifier les ajustements nécessaires pour adapter les solutions aux contraintes du terrain. Par exemple, les discussions ont mis en évidence l’importance de développer des outils simples d’utilisation, capables de fonctionner dans des environnements où les ressources technologiques sont limitées.

Tester et ajuster les solutions

Une autre dimension importante de l’approche adoptée dans le cadre de ce projet a été la place accordée à l’expérimentation. Plutôt que de développer immédiatement une solution complète, certaines idées ont été testées sous forme de prototypes ou de démonstrations, afin de recueillir les réactions des utilisateurs.

Cette phase d’expérimentation a permis d’observer la manière dont les enseignants et les apprenants interagissaient avec les outils proposés. Les retours d’expérience recueillis ont servi à identifier les améliorations nécessaires, qu’il s’agisse de l’ergonomie des applications, de la clarté des contenus ou des modalités d’intégration dans les activités pédagogiques existantes.

Au-delà des ajustements techniques, cette phase a également joué un rôle important dans l’appropriation progressive du projet par les acteurs locaux. En participant activement aux tests et aux discussions autour des prototypes, les utilisateurs ont pu mieux comprendre les objectifs du projet et se projeter dans l’utilisation des outils développés.

Des enseignements utiles pour les projets de développement

L’expérience du projet AR Classroom met en évidence plusieurs enseignements qui dépassent largement le cadre spécifique de l’innovation pédagogique ou de l’utilisation de la réalité augmentée.

Tout d’abord, elle montre que l’introduction d’une innovation technologique ne garantit pas à elle seule l’adoption d’un projet. La réussite d’une initiative dépend largement de la manière dont les solutions sont construites avec les utilisateurs et adaptées aux réalités du terrain.

Ensuite, cette expérience souligne l’importance de consacrer du temps aux phases d’écoute et de co-construction. Les échanges avec les acteurs locaux ont permis de révéler des contraintes et des besoins qui n’auraient pas nécessairement été identifiés dans une approche de conception plus classique.

Enfin, le projet illustre le rôle que peuvent jouer les méthodes centrées sur l’utilisateur, comme le design thinking, dans la construction de projets plus ancrés dans les réalités locales. En favorisant l’expérimentation, le dialogue et l’apprentissage collectif, ces approches contribuent à renforcer les conditions d’une appropriation durable des solutions proposées.

Si vous souhaitez en savoir plus sur cette analyse et découvrir l’ensemble de la démarche méthodologique ainsi que les résultats détaillés de l’étude, vous pouvez consulter le mémoire complet en suivant ce lien.