Le 6 juillet 2026, Anthropic a publié une recherche en interprétabilité. Dans l'article de recherche, l'entreprise affirme avoir découvert à l’intérieur de son modèle Claude une zone interne restreinte au sein de laquelle le modèle “pense” à des concepts avant de les formuler. Baptisé J-Space, cet espace servirait en quelque sorte de “brouillon” ou de “tableau de bord” à Claude.

La découverte a été publiée le 6 juillet 2026 dans un article de recherche intitulé Verbalizable Representations Form a Global Workspace in Language Models. Elle s'inscrit dans le programme d'interprétabilité mécaniste d'Anthropic, dont l'objectif est de comprendre ce que fait un modèle et comment il le fait.

Pour bien comprendre, il faut savoir qu’un modèle de langage comme Claude produit deux choses en même temps :

  • le texte qu’il écrit (la réponse à une question par exemple) ;

  • de nombreux calculs internes qui ne sont jamais mis en mots.

Jusqu’ici, la seule fenêtre qu’on avait sur ce qui se passait “dans la tête” du modèle, c'est le texte qu'il produit. Il y a aussi les fameux raisonnements étape par étape (Chain of thought) que les modèles rédigent parfois avant de répondre.

[!NOTE] La Chain of Thought, COT, (ou "chaîne de pensée") est une approche qui permet aux modèles d’IA de décomposer des problèmes complexes en une suite de raisonnements intermédiaires avant de donner une réponse.

Cependant, un modèle peut bien réfléchir à un problème sans jamais l’écrire. Anthropic voulait alors savoir s’il existe un sous-ensemble de représentations internes qui fait vraiment le travail de raisonnement délibéré.

Le J-Space est cet espace ! Il s’agit d’un petit ensemble de motifs d'activation internes à Claude, chacun associé à un mot précis. Quand l'un de ces motifs s'active, cela ne signifie pas que le modèle s'apprête à prononcer ce mot, mais plutôt qu’il est, en quelque sorte, présent à son esprit. Anthropic précise que cette structure n'a pas été conçue ou programmée. Elle a émergé spontanément pendant l'entraînement du modèle.

Le nom "J-Space" vient de la technique utilisée pour la repérer, le J-lens (« lentille jacobienne »), fondée sur un outil mathématique appelé le jacobien. Pour chaque mot du vocabulaire de Claude, cette lentille identifie le motif d'activité interne qui rend le modèle plus susceptible de prononcer ce mot à un moment donné.

Comment Anthropic a découvert cette structure ?

Les chercheurs se sont inspirés d'une caractéristique des pensées conscientes chez l'humain : elles peuvent généralement être mises en mots. Ils ont donc cherché, dans les activations de Claude, des représentations dotées de la même propriété. Autrement dit, des représentations capables d'influencer ce que le modèle pourrait dire, même s'il ne le dit pas immédiatement.

En appliquant le J-lens à différentes couches du réseau, les chercheurs peuvent observer l'évolution de ces « mots silencieux » à mesure que le modèle traite une requête. Plusieurs exemples illustrent la portée de cette lecture :

  • face à du code contenant un bug non signalé, on retrouve dans le J-Space le mot « ERROR » ;
  • face à une séquence de lettres correspondant à une protéine, on retrouve dans le J-Space des mots liés à sa fonction biologique ;
  • face à une tentative d'injection de prompt dissimulée dans des résultats de recherche, le J-Space contient les mots « injection » et « fake » ;
  • lors d'un problème mathématique qu’il faut décomposer, les résultats intermédiaires apparaissent dans le bon ordre, sans jamais être écrits dans la réponse.

J-Space internal thoughts The J-space internal thoughts that don’t appear in the model’s output - © Anthropic

5 propriétés qui ressemblent à une “conscience d'accès”

Ce qui rend le J-space intéressant, c’est qu'il se comporte différemment du reste du réseau de neurones, selon plusieurs critères précis :

  • Claude peut le rapporter. Si on lui demande à quoi il pense, il rapporte fidèlement ce qui se trouve dans son J-space à ce moment-là.
  • Claude peut le contrôler sur demande. Demandez-lui de penser à quelque chose en silence pendant qu'il fait autre chose et le motif correspondant s'allume dans le J-space, sans apparaître dans le texte produit.
  • Claude s'en sert pour raisonner. Sur un problème décomposé, les résultats intermédiaires apparaissent dans le J-space avant la réponse finale. La modification de ces représentations change directement le résultat.
  • Ces représentations sont réutilisables. Une fois qu'un concept comme « France » s’active dans le J-space, le modèle peut s'en servir pour répondre à différentes questions : la capitale, la langue, la monnaie.
  • Il ne concerne qu'une petite partie de l'activité du modèle. Le J-space ne contient qu'une poignée de concepts à la fois et représente moins d'un dixième de l'activité totale de Claude. Le reste (parler couramment, respecter la grammaire, rappeler des faits simples) tourne en automatique, sans passer par cette zone.

Anthropic a testé ces propriétés avec des expériences d'intervention directe. En substituant, par exemple, le motif « Soccer » par « Rugby » dans le J-space pendant que Claude réfléchissait à un sport, l'entreprise a pu montrer que la réponse finale suivait la modification. Cela signifie que le J-space participe activement au calcul avant la prise de décision.

Plusieurs experts extérieurs, dont les neuroscientifiques Stanislas Dehaene et Lionel Naccach ainsi que Neel Nanda de Google DeepMind, ont été invités à commenter les résultats. Neel Nanda indique avoir répliqué une partie des observations sur un modèle à poids ouverts.

Peut-on parler de conscience ?

C'est la question que tout le monde pose et Anthropic y répond avec prudence. L'entreprise distingue deux notions philosophiques disctinctes :

  • La conscience phénoménale qui est la capacité à ressentir quelque chose, à avoir une expérience subjective. Une question qu'aucune expérience scientifique ne peut à ce jour trancher, chez une IA comme chez un humain.
  • La conscience d'accès : une notion purement fonctionnelle qui décrit le fait qu'une pensée soit rapportable, manipulable et utilisable pour raisonner.

[!NOTE] Le philosophe Ned Block a popularisé ces notions en séparant notre esprit en deux parties : la conscience d'accès et la conscience phénoménale.

Pour Anthropic, ces résultats ne démontrent en rien que Claude « ressent » quoi que ce soit. Mais les chercheurs suggèrent que le J-space remplit les fonctions associées à la conscience d'accès. L'entreprise souligne aussi les limites de l'analogie avec le cerveau humain. Le J-space de Claude n'a pas de boucles récurrentes dans le temps (il se déploie en un seul passage à travers les couches du réseau). De plus, il est construit presque exclusivement à partir de mots.

Anthropic conclut prudemment que la question de savoir si des systèmes comme Claude pourraient un jour avoir une forme d'expérience mérite d'être posée collectivement. Et ceci aussi bien par des philosophes que par des scientifiques, des responsables religieux, des gouvernements et le public. À ce stade, rien ne permet donc d'affirmer qu'on a franchi ce cap.


Sources : Anthropic, « A global workspace in language models », 6 juillet 2026 MIT Technology Review, 9 juillet 2026.